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L’oralité versus l’écriture et l’allégorie du calcul mental

Boulier ou abaque romaine

Le langage s’éclate en de multiples applications telles que celui des enfants, du chant, de la poésie, de la philosophie, des mathématiques, de la musique, des différentes sciences. Mais, dans tous ces domaines, il est généralement différent selon qu’il est parlé ou écrit. Bien que beaucoup l’écrivent comme ils le parlent. Ces divers états du langage se retrouvent dans ce qui distingue le geste social du raisonnement et ils se sont développés autour de tous ces différents pôles. Ce qu’il faut retenir, c’est le caractère distinctif de l’écrit et la puissance de ce dernier face à la limitation de l’oralité. Pour mieux comprendre, voici une allégorie assez simple. Il s’agit d’examiner la puissance du calcul mental et de son expression écrite tout en en faisant une certaine historicité. Bien avant l’apparition d’outils pour le faire, tels que les pierres de calcul, les tables d’argile et plus tard les différents abaques, le calcul strictement mental était fonctionnellement inexistant. Même s’il n’y a pas de preuve concrète de ce que j’avance, l’expression de mon analyse est le résultat d’un examen sérieux d’une situation encore existante pouvant être continuellement démontrée. Sans appareils pour le faire ni écriture pour le visualiser, l’humain ne compte pratiquement pas. C’est simple, l’humain ne pouvait faire de calculs sans avoir préalablement inventé les signes et les symboles qui lui sont nécessaires. À ce moment, il dénombre les choses. Suivant les besoins, des notations écrites sont apparues. Initialement soulignées sur des pierres d’ocre par des cannelures ; et beaucoup plus tard, elles furent marquées dans l’argile de tablettes par des symboles cunéiformes. Ce n’est que longtemps après l’apparition d’une véritable notation arithmétique que l’art de calculer et les mathématiques ont explosé et qu’une possibilité de calcul mental a trouvé une existence. Il en est de même de la pensée humaine alors qu’elle était individuelle, lors de l’introlangage, au moment de l’avant-langage organisé alors que l’humain se parlait, mais qu’il était incapable de se faire entendre des autres. C’est l’écrit qui permettra aux humains un raisonnement et une recherche sur plusieurs milliers de pages, en utilisant des millions d’expressions, des comparaisons et des exemples, comme le démontre ce livre, alors que la parole ne reste que de l’éphémère mieux exprimé par le bavardage. Ce pouvoir de l’écrit et de son raisonnement à forger des hypothèses, à élaborer des scénarios, à construire des plans d’action pour résoudre des problèmes, est présent dès lors que l’on peut extérioriser sa pensée et en modifier les applications, les raisonnements, et du fait qu’elle se conserve. C’est l’écrit qui viendra moduler l’ordre de la pensée. Cette pratique de l’imagination ne peut se créer que si on extériorise l’introspection. Dans le langage, seules les fonctionnalités qu’apporte l’écrit l’autorisent. Il en fut de même pour la musique, alors que la composition ainsi que sa propagation n’ont pu se développer qu’à partir du moment où elle fut écrite.

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C’est aussi l’écrit qui va formaliser le passage du temps. Il permet de se projeter mentalement dans le passé et le futur. C’est lui qui, somme toute, permet de mémoriser l’histoire et toutes autres choses, autrement elle disparaît comme cela fut le cas pour des millions d’années. Cela étant tout aussi vrai pour l’anticipation et la planification, c’est-à-dire pour définir l’avenir. Aussi faut-il voir dans tout l’art rupestre une première forme d’écriture.

Marshall McLuhan, dans sa Galaxie Gutenberg, a écrit de nombreuses pages pour démontrer comment les moines apprenaient la lecture. Dans des lieux isolés de leurs cellules, ils devaient prononcer les mots à haute voix pour associer la phonétique sonore de l’expression « cheval » et la calligraphie qui le représentait. En plus de marier des symboles visuels à une locution, ils devaient y joindre un concept que l’auteur désigne comme une image mentale. En bon chercheur, il ne s’est pas servi de mots abstraits, mais plutôt bien figuratifs. Quoique son exemple laisse à désirer, il faut en retenir deux choses : l’idée de l’image mentale qui est un concept plus qu’autre chose et le fait que l’apprentissage de la lecture n’a pas toujours été similaire. Aujourd’hui, on n’a plus besoin de parler à haute voix, l’humain se parle dans sa tête. Le langage est devenu l’introlangage. De plus, si on extrapole la pensée de cet auteur, on devrait conclure que l’Homo sapiens avait, préalablement au langage, développé un catalogue d’images qu’il associait à une sonorité, cela devenant par associations des expressions vocales, d’où la raison des multiples représentations rupestres.

Ce n’est pas une grande découverte que d’exprimer que le langage associe une phonétique à une sémantique et que c’est une attitude à forger des concepts. Il ne s’agit pas encore d’une idée, mais d’un symbole. Les concepts étant la plupart du temps des objets virtuels qui évoquent des objets absents et qui font naître chez le locuteur et chez l’auditeur la même représentation cognitive. C’est là qu’est le génie, la même représentation cognitive pour chacun ainsi que l’accumulation culturelle que symbolisent toutes les sommes de ces représentations cognitives.

L’effet du langage et son raisonnement agissent sur le cerveau bien au-delà de cette simple expression. Il invente des mondes et des possibilités, manipulant toute cette alchimie dans tous les sens, pour produire un équilibre entre l’entendu, l’exprimé et le conçu mental. Parmi toutes les inventions humaines, c’est le langage qui est le plus sous-estimé tout en étant la plus importante, et personnellement, si je définissais une préhistoire à nos ancêtres, autre que celle de son émergence déjà discutée, je spécifierais qu’elle se termine avec l’apparition du langage, il y a possiblement 2,5 millions d’années. C’est l’outil le plus puissant qu’il a créé. Il nous a permis de reconnaître le monde extérieur et de développer le sien intérieur. Non seulement il a rendu possible la coopération en vue de réaliser des buts à court, moyen et long terme, mais il a aussi cimenté des associations sociales autour d’idéaux et de buts précis, des caractéristiques qui existent pourtant dans la communauté animale, mais à des degrés moindres. Le langage, surtout, s’avère être un outil puissant pour que les individus puissent faire connaître aux autres leurs mondes intérieurs et faire naître en chacun d’eux la conscience de leur « moi ».

Bien sûr, l’humain a su développer de multiples autres modes de communication. Ils ont tous les mêmes impacts cognitifs, ils accroissent et intensifient les facultés particulières et nécessaires à son emploi.

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