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L’analogie d’une pierre devenue un élément d’un ordinateur.

Qui est qui s’interroge Albert Camus ?

Une roche un jour s’éveille comme étant une composante d’ordinateur et se pose la question ultime de savoir en quoi elle est différente des autres galets qui sont à l’état brut. C’est la même question qu’Arthur Rimbaud se pose lorsqu’il écrit, « Car JE est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute ». C’est ce que fait l’humain en s’interrogeant sur sa réelle nature. Bien que toutes les roches n’aient pas les mêmes propriétés, dans notre exemple, certaines sont devenues des composantes d’un système complexe désigné comme un ordinateur et, en raison de leurs fonctions, font beaucoup plus qu’elles pouvaient s’imaginer et réaliser dans leur plus simple état. Initialement, elles n’avaient même pas conscience d’avoir ces quelconques capacités et même possibilités. Et même si toutes les roches peuvent devenir composantes, pourvu qu’elles soient compatibles avec les matériaux nécessaires, elles ne deviennent que des éléments dans un système. Conscientes d’être originellement des roches, elles ne sont plus qu’une part infime dans un ensemble. Tels sont actuellement les humains, une part d’un tout beaucoup plus grand que leur sommation. Il en est de même pour tous les humains et ils sont, malheureusement pour chacun d’eux, comme des pièces interchangeables dans un élément qui devrait leur survivre.

On a toujours exprimé comme étant innées les émotions fondamentales et les réactions inconscientes. L’image que l’on en présente est que l’être agit suivant des programmes automatiques héréditaires, s’opposant au réfléchi qu’il acquiert durant sa vie. Alors que l’on ne peut pas définir par une simplicité ce qui nous semble une complexité, on en fabrique un mystère, auquel on applique la formule de l’inné que l’on distingue de l’acquis. Il faut cependant voir les choses autrement. L’exemple de l’ordinateur est bien représentatif. Il lui faut un hardware et un software pour fonctionner. Dans le hardware ou matériel, il y a une panoplie de composantes permettant à certains de ses inputs et outputs, comme si l’ordinateur eût été un neurone d’établir des communications dans les deux sens avec l’extérieur. En raison de son unité de calcul, il peut interpréter ses relations, quoique l’ordinateur ne soit rien sans son langage de communication. Il lui faut un software ou un logiciel, initialement un introlangage informatique, un langage machine. Ce sont ces deux composantes qui donnent une essence à cette structure inerte. Mais encore là, il y a insuffisance, sans électricité, le tout reste « cérébralement » mort. Tel est l’humain, un corps, un langage et un flux de conscience du vivant. L’ordinateur est, jusqu’à ce jour, l’analogie qui nous représente le mieux.

Poursuivons la comparaison : à savoir que les sens sont nos inputs et outputs. Leurs perceptions et leurs acuités sont nos modes d’interprétation et de signification avec le monde extérieur. Tout se passe à l’intérieur ; fermez l’interaction des sens, et le monde n’existe plus pour nous. Il y aura certes un monde intérieur qui, sans rêverie de l’autre, restera assez apathique et léthargique.

Qu’était l’Homo d’avant le langage, au moment du prélangage, c’est-à-dire de l’introlangage, aux prémices mêmes de la communication ? À ce moment de notre exemple, il était la roche précitée. Étions-nous capables d’une pensée alors que nous n’avions pas de moyens de communication pour nous manifester ? Pouvions-nous réfléchir suivant une forme d’introlangage individuel ? Certainement que oui, puisque tous les animaux le font, mais dans l’impossibilité d’en exprimer des nuances et de bien se questionner. Mais qu’advient-il si un sujet élabore un processus lui permettant de s’extérioriser alors que tous ses confrères ne le comprennent pas ? Cette question est fondamentale puisque l’on a toujours promu que le langage s’était implanté spontanément et qu’à un moment donné et précis, tous nos ancêtres parlaient et se comprenaient. On est ici à l’étape où les ordinateurs ne se parlaient pas, alors que les protocoles de communication n’existaient pas. C’est vraisemblablement en raison de cette longue période que l’on se sent si seul intérieurement et c’est probablement pour cette raison que les chiens élevés seuls nous donnent autant d’affection. C’est dans ce raisonnement que nous devons situer l’origine même de la pensée humaine et animale et c’est à jamais le langage, ici correspondant aux protocoles de communication, qui différenciera l’évolution humaine de celle de tous les autres animaux.

Sans mode de communication efficace, comment les humains et les autres animaux peuvent-ils se figurer le monde qui les environne ? Bien sûr, individuellement, ils le peuvent et ils se construisent une image pour l’exploiter autour de routines. Ils ont tous leur propre langage machine. Intrinsèquement, ils ont tous des explications à tout. Pour survivre, ils vont collectivement développer une panoplie de coutumes culturelles qui deviendront des traditions. Toujours sans mode de communication approfondi, ils ne peuvent pas discuter du monde, mettre en doute leurs pratiques, y réfléchir et même les transmettre. Ils devront recommencer inlassablement leur apprentissage. Comme le héros d’Albert Camus, ils sont en mode Sisyphe de répétitions.

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L’humain imite, un ancêtre de ce scarabée est-il à l’origine du mythe ?

Le mode «Sisyphe» de répétitions

Ils sont dans un monde de tâtonnements, où les us et les coutumes se forment en des racines, vivant dans un monde absolu où il n’y a pas d’interrogation, mais une suite d’habitudes efficaces, conscientes, changeantes uniquement par la contrainte et l’obligation que l’on désigne comme une adaptation. Bien sûr, il voit le monde, mais l’image et son interprétation s’arrêtent aux perceptions qu’individuellement il y porte, et sans plus, et que tous acceptent comme communes  ; l’échange communicable n’étant rien d’autre qu’une conception originaire que le groupe se fabrique. Théoriquement, on est dans le monde de l’introlangage animal autre qu’humain.

Mais revenons à notre exemple de la roche qui est devenue une constituante d’ordinateur. Seule, elle n’a aucune utilité et son identité se forme à partir du moment où elle commence à communiquer avec les autres composantes. Et l’ordinateur même prend son « essence » du fait qu’il commet cet acte. Imaginons maintenant que notre ordinateur s’est développé un langage lui permettant d’analyser son environnement et d’en comprendre les grands principes et que celui-ci lui est exclusif, ne lui permettant pas de communiquer avec les autres. Il s’ensuit un développement individuel à la machine qui ne dépassera guère sa durée. Et perpétuellement, à chaque nouvel ordinateur, le monde est à refaire puisque les données et les applications sont continuellement périmées, obsolètes ou tout simplement perdues. Les ordinateurs sont alors eux aussi en mode Sisyphe de répétitions. Jusqu’au jour où un protocole de communication apparaît pour un certain groupe de ces appareils. Dès ce moment, non seulement les expériences de chacun sont mises en commun, mais elles sont dès lors mémorisées et protégées du fait de la disparition d’une de ces entités. Une chaîne de vie s’installe. Les ordinateurs socialisent leur culture et essaiment leur apprentissage. Ces unités établies dans cette nouvelle configuration n’ont plus rien à voir avec les premières, restées isolées. Leur monde s’est ouvert sur l’ensemble des fonctionnalités et le partage des découvertes de chaque élément avec qui il échange ses informations et ses tâches. Aussi l’humain vit dans des groupes de plus en plus grands que ceux de ses congénères, et qui s’agrandissent au fur et à mesure de l’énoncé historique. Progressivement, au fil des millions d’années, les mots du langage humain augmentent et des nuances apparaissent. « Petit », « gros », « rouge », « vert », « un » et « deux » naissent, et ils sont des notions différentes. L’humain prend continuellement et graduellement conscience que les choses ne sont jamais tout à fait pareilles. Hier lui apparaît comme un passé et demain s’invente comme étant le futur. Le territoire se découpe en une distance et dans le temps. Les aliments ont un goût que l’on peut dorénavant discuter et reproduire. Et il s’exprime alors que d’autres l’écoutent et l’entendent. Le groupe prend forme du fait que l’on peut lui parler.

De l’ensemble de ces expériences environnementales, les images et les concepts s’accumulent et s’entremêlent d’odeurs, de bruits, ainsi que d’autres sensations. Tous sont indépendants les uns des autres, faisant que deux petites pommes rouges juteuses et bien mûres sont de multiples entités, établissant que deux est un nombre, que la pomme est un objet, que le rouge est une couleur, que juteuse et mûre sont des qualités, faisant que ces six éléments deviennent indépendants, pouvant se multiplier dans un dédale d’autres expressions, qui deviennent par conséquent des éléments communs de mémoire. Il faut bien comprendre que ces éléments sont des concepts abstraits, influencés par l’acuité des perceptions individuelles qui, somme toute, sont différentes pour chacun, mais réunies dans la convention que le langage impose, comme pour un protocole ou convention de communication.

Un élément me préoccupe, du fait que je suis le seul à l’avoir imaginé, c’est avec l’évolution de son langage que l’humain a pris conscience de lui. Non seulement il dit «je», mais il en assure les divergences. En s’affirmant, il se définit comme étant unique, un individu à travers une multitude d’autres. Bref, la conscience s’exprime alors par l’affirmation de sa capacité à modifier son propre environnement. Ici, il faut être conscient d’une chose pour en anticiper ou en désirer une autre. Je m’excuse, mais la sélection naturelle de Charles Darwin ne peut plus s’appliquer à l’humain, car à partir de ce moment, il choisit beaucoup plus qu’il ne subit.

L’existence de la conscience instaure la capacité de mettre en sommeil les sensations et les perceptions que nous recevons continuellement pour entretenir des représentations détachées de ce que l’on désigne comme étant le réel imaginaire. Ce dépassement du réel projette le monde environnant à l’écart, divisant notre compréhension entre un monde intérieur et un monde extérieur. Sans que l’on en comprenne bien le processus, c’est cet élément de division qui fait que l’on s’interroge, que l’on planifie, que l’on distingue le passé d’un présent et d’un avenir, que l’on anticipe, et qui provoque notre pluralité plus que notre dualité dans nos contradictions et incohérences. L’humain est unique à travers un grand tout.

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